(De nouvelles vocations pour une nouvelle Europe
Document final du Congrès européen sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée en Europe)
37. « A cette heure même, ils partirent et s’en retournèrent à Jérusalem. Ils trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui dirent: « C’est bien vrai! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon! ». Et eux de raconter ce qui s’était passé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Lc 24, 33-35).
Pour que le chemin d’Emmaüs devienne un itinéraire de vocation, il faut un passage de conclusion après la série de « reconnaissances » et « auto-reconnaissances »: le choix effectif du jeune, auquel correspond, de la part de celui qui l’accompagne le long de son cheminement vocationnel, le processus de discernement. Un discernement qui ne s’achèvera certes pas au moment de l’orientation de la vocation, mais qui devra se poursuivre jusqu’à la maturation d’une décision définitive, « pour toute la vie ». (105)
a) Le choix effectif de celui qui est appelé
Capacité de décision
Dans l’épisode évangélique dont s’est inspiré notre réflexion, le choix est bien exprimé au verset 33: « A cette heure même, ils partirent… ».
La note temporelle (« A cette heure même ») montre bien la détermination des deux hommes, provoquée par la parole et par la personne de Jésus, par la rencontre avec lui, et mise en acte par un choix qui comporte une rupture par rapport avec ce qu’ils étaient ou faisaient auparavant; elle indique donc une nouveauté de vie.
C’est précisément cette décision qui fait souvent défaut chez les jeunes d’aujourd’hui.
Pour cette raison, afin d’« aider les jeunes à surmonter l’indécision face aux engagements définitifs, il semble utile de les préparer progressivement à assumer des responsabilités personnelles, (…), leur confier des tâches appropriées à leurs capacités et à leur âge, (…) favoriser une éducation progressive qui leur enseigne à faire de petits choix quotidiens par rapport aux valeurs (gratuité, constance, sobriété, honnêteté…) ». (106)
D’un autre côté, il faut rappeler que très souvent ces peurs et indécisions indiquent non seulement la faiblesse de la structure psychologique de la personne, mais aussi de l’expérience spirituelle et, en particulier, de l’expérience de la vocation comme choix qui vient de Dieu.
Lorsque cette certitude est faible, le sujet s’en remet inévitablement à lui-même et à ses ressources, et quand il constate leur précarité, il n’est pas étrange qu’il se laisse étouffer par la peur de faire un choix définitif.
L’incapacité de prendre une décision n’est pas nécessairement caractéristique de la génération des jeunes d’aujourd’hui: il n’est pas rare qu’elle soit la conséquence d’un accompagnement vocationnel qui n’a pas assez souligné la primauté de Dieu dans le choix ou qui ne lui a pas enseigné à se laisser choisir par lui. (107)
« Retour chez soi »
Le choix d’une vocation indique la nouveauté de vie, mais en réalité c’est également le signe que l’on a retrouvé son identité, presque un « retour chez soi », aux racines du moi. Dans le passage d’Emmaüs, il est symbolisé par l’expression: « …et s’en retournèrent à Jérusalem » (cf. Mt 10, 22).
Combien de fois aussi les attitudes des adultes, y compris des parents, ont contribué à créer une image négative de la vocation, en particulier au sacerdoce et à la vie consacrée, créant notamment des obstacles à sa réalisation et décourageant ceux qui se sentaient appelés! (108)
Ce problème ne se résout pas par une banale propagande opposée, qui mettrait en relief les aspects positifs et gratifiants de la vocation, mais surtout en soulignant l’idée que la vocation est la pensée de Dieu sur la créature, que c’est le nom donné par Dieu à la personne.
Découvrir et répondre à la vocation des croyants veut dire trouver la pierre sur laquelle est écrit son nom (cf. Ap 2, 17-18) ou retourner aux sources du moi.
Témoignage personnel
A Jérusalem, les deux « trouvèrent réunis les Onze et leurs compagnons, qui dirent: « C’est bien vrai! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon! ». Et eux de raconter ce qui s’était passé en chemin, et comment ils l’avaient reconnu à la fraction du pain » (Lc 24, 33-35).
L’élément le plus significatif de ce passage, en relation au choix de vocation, est le témoignage des deux hommes, un témoignage particulier, parce qu’il survient dans un contexte communautaire et revêt un sens vocationnel précis.
De fait, lorsque les deux disciples arrivent, l’assemblée est en train de proclamer sa foi par une formule (« C’est bien vrai! le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon! ».) dont nous savons qu’elle figure parmi les témoignages les plus anciens de la foi objective. Cléophas et son compagnon ajoutent, en quelque sorte, leur expérience subjective, qui confirme ce que la communauté était en train de proclamer et qui confirme aussi leur cheminement personnel de croyants et leur cheminement vocationnel.
C’est comme si ce témoignage était le premier fruit de la vocation découverte et retrouvée, qui est tout de suite mise au service de la communauté ecclésiale, comme le veut la nature même de la vocation chrétienne.
Nous retrouvons par ailleurs ce que nous avons déjà dit quant au rapport entre itinéraires ecclésiaux objectifs et itinéraire personnel subjectif, dans un rapport de synergie et de complémentarité: le témoignage de l’individu aide et fait croître la foi de l’Eglise, la foi et le témoignage de l’Eglise suscitent et encouragent le choix de vocation de l’individu.
b) Le discernement effectué par le guide
Dans l’Exhortation Apostolique post-synodale Pastores dabo vobis, Jean-Paul II affirme: « La connaissance de la nature et de la mission du sacerdoce ministériel est le présupposé nécessaire et en même temps le guide le plus sûr et le stimulant le plus fort pour développer dans l’Eglise l’action pastorale, en vue de la promotion et du discernement des vocations sacerdotales et de la formation de ceux qui sont appelés au ministère ordonné ». (109)
Par analogie, on pourrait en dire de même lorsqu’il s’agit du discernement de toute vocation à la vie consacrée. Le présupposé incontournable pour discerner ces vocations consiste, avant tout, à tenir compte de la nature et de la mission de cet état de vie dans l’Eglise. (110)
Ce présupposé dérive directement de la certitude que c’est Dieu qui appelle et donc de la recherche des signes qui indiquent l’appel divin.
Nous indiquons maintenant quelques critères de discernement, que l’on peut répartir selon quatre catégories.
L’ouverture au mystère
Si la fermeture au mystère, caractéristique d’une certaine mentalité moderne, empêche d’être disponible à la vocation, son contraire, c’est-à-dire l’ouverture au mystère, est non seulement une condition positive pour la découverte de sa vocation, mais elle constitue le signe d’une saine option vocationnelle.
a) La certitude subjective authentique d’une vocation est celle qui laisse une place au mystère et à la sensation que sa décision, bien qu’étant ferme, devra continuer à scruter le mystère.
La certitude non authentique, en revanche, est une certitude non seulement faible et incapable d’engendrer une décision, mais aussi son contraire, à savoir la prétention d’avoir déjà tout compris, d’avoir exploré les profondeurs du mystère personnel, prétention qui ne peut que créer des raideurs et une certitude qui, bien souvent, est démentie dans la suite de la vie.
b) L’attitude typiquement d’une vocation est l’expression de la vertu de prudence, plus que l’exhibition d’une capacité personnelle. C’est la raison pour laquelle la sécurité de cette lecture de son propre avenir est celle de l’espérance qui naît de la confiance placée dans un Autre, dont on peut se fier; elle n’est pas le résultat d’une garantie basée sur la certitude que ses propres capacités correspondent aux exigences du rôle choisi.
c) Les capacités d’accueillir et d’intégrer les polarités opposées qui constituent la dialectique naturelle du moi et de la vie humaine sont aussi un bon indice de vocation. Par exemple, un jeune qui est suffisamment conscient de ses aspects positifs et négatifs, de ses idéaux et de ses contradictions, de la partie saine et moins saine de son projet de vocation, et qui ne présume ni ne désespère face à ses aspects négatifs, possède cette capacité.
d) Le jeune qui découvre les signes de l’appel de Dieu, non seulement dans des événements extraordinaires, mais dans son histoire, dans les événements qu’il a appris à lire en tant que croyant, dans ses interrogations, ses angoisses et ses aspirations, entretient une bonne familiarité avec le mystère de la vie comme lieu où il peut percevoir une présence et un appel.
e) Une autre caractéristique fondamentale de celui qui est authentiquement appelé rentre dans cette catégorie: celle de lagratitude. La vocation naît sur le terrain fécond de la gratitude et doit être interprétée avec un élan de générosité et de radicalisme, précisément parce qu’elle naît de la conscience de l’amour reçu.
L’identité dans la vocation
Le second ordre de critères tourne autour du concept d’« identité ». L’option vocationnelle indique et implique en effet la définition de son identité; elle est choix et réalisation du moi idéal, plus que du moi actuel, et devrait conduire la personne à avoir un sens substantiellement positif et stable de son moi.
a) La première condition est que la personne montre qu’elle est en mesure de se détacher de la logique de l’identification aux niveaux corporel (= le corps comme source d’identité positive) et psychique (= ses talents comme garantie unique et prédominante d’estime personnelle) et qu’elle découvre en revanche la positivité radicale liée de manière stable à l’être reçu en don de Dieu (c’est le niveau ontologique), et non pas à la précarité de l’avoir ou du paraître. La vocation chrétienne est ce qui permet à cette positivité de s’accomplir en réalisant au plus haut degré les possibilités du sujet, selon un projet qui normalement le dépasse car il est pensé par Dieu.
b) « Vocation » veut dire fondamentalement « appel »: il y a donc un sujet extérieur, un appel objectif et une disponibilité intérieure à se laisser appeler et à se reconnaître dans un modèle qui n’a pas été créé par l’appelé.
c) Quant à la motivation ou à la modalité du choix de vocation, le critère fondamental est celui de la totalité (ou loi de la totalité), à savoir que la décision est l’expression d’une implication totale des fonctions psychiques (coeur-esprit-volonté) et décision en même temps mentale, éthique et émotive.
d) En particulier, il existe une maturité vocationnelle lorsque la vocation est vécue et interprétée comme un don, mais aussi comme un appel exigeant: à vivre pour les autres, non seulement pour sa propre perfection, et avec les autres, dans l’Eglise mère de toutes les vocations, dans un « sequela Christi » spécifique.
Un projet de vocation riche de mémoire de foi
La troisième dimension sur laquelle l’attention de celui qui discerne devrait se concentrer est relative à la qualité du rapport entre passé et présent, entre mémoire et projet.
a) Avant tout, il est important que le jeune soit substantiellement réconcilié avec son passé: avec l’inévitable partie négative de celui-ci, quelle qu’elle soit, qui fait partie de lui, et avec la partie positive, qu’il devrait être en mesure de reconnaître avec gratitude; réconcilié aussi avec les figures significatives de son passé, avec leurs richesses et leurs faiblesses.
b) Il faut alors considérer avec attention le type de mémoire de son histoire que le jeune entretient, quelle interprétation il donne à sa vie: en termes de remerciements ou de lamentation? S’il se sent consciemment ou inconsciemment encore en attente de recevoir ou ouvert pour donner?
c) L’attitude du jeune face aux traumatismes, plus ou moins graves, de sa vie passée, est particulièrement significative. Projeter de se consacrer à Dieu veut dire, dans tous les cas, se réapproprier de la vie que l’on veut donner, sous tous ses aspects; tendre à intégrer ces éléments moins positifs, en les reconnaissant avec réalisme, en adoptant une attitude responsable et non pas d’autocommisération par rapport à eux. Un jeune « responsable » est un jeune qui s’engage à adopter une attitude active et créative par rapport à un événement négatif ou qui cherche à exploiter de façon intelligente une expérience négative personnelle.
Il faut accorder beaucoup d’attention aux vocations qui naissent des souffrances, des déceptions ou d’incidents variés qui ne sont pas encore bien intégrés. Dans ce cas, un discernement plus attentif est nécessaire, notamment en ayant recours à des spécialistes, pour ne pas faire porter des fardeaux trop lourds sur des épaules trop faibles.
La docilité à la vocation
La dernière phase de l’itinéraire d’une vocation est celle de la décision. Pour cette phase, les critères de maturité d’une vocation semblent être les suivants:
a) la qualité fondamentale est le degré de docibilitas de la personne, c’est-à-dire la liberté intérieure de se laisser conduire par un(e) frèresoeur aîné(e); en particulier lors des phases stratégiques de la ré-élaboration et de la ré-appropriation de son passé, surtout celui qui pose le plus de problèmes et, par conséquent, la liberté d’apprendre et de savoir changer.
b) La docilité est au fond la qualité de la jeunesse, non pas tant sur le plan de l’état civil que comme attitude existentielle globale. Il est important que celui qui demande à entrer au séminaire ou dans la vie consacrée soit vraiment « jeune », avec les vertus et les vulnérabilités typiques de cette période de la vie, avec le désir de faire et le désir de donner le maximum de soi, capable d’établir des rapports sociaux et d’apprécier la beauté de la vie, conscient de ses défauts et de ses potentialités, conscient du don d’avoir été choisi.
c) Un domaine particulièrement digne d’attention, aujourd’hui plus qu’hier est le secteur affectif et sexuel. (111) Il est important que le jeune manifeste les dispositions nécessaires pour acquérir les deux certitudes qui rendent la personne libre sur le plan affectif, c’est-à-dire la certitude qui vient de l’expérience d’avoir déjà été aimé et la certitude, toujours acquise par l’expérience, de se savoir aimé. Concrètement, le jeune devrait faire preuve d’un équilibre humain qui lui permette de savoir rester debout tout seul; il devrait posséder une assurance et une autonomie qui lui facilitent les rapports sociaux et l’amitié cordiale, ainsi qu’un sens de responsabilité qui lui permette de vivre les rapports sociaux en adulte, libre de donner et de recevoir.
d) En ce qui concerne les inconsistances, toujours dans le domaine affectif et sexuel, un discernement circonspect devrait tenir compte du caractère central de ce domaine dans l’évolution générale du jeune et dans la culture (ou sous-culture) actuelle. Il n’est pas si étrange ou si rare que le jeune manifeste des faiblesses spécifiques dans ce secteur.
A quelles conditions peut-on accueillir prudemment la requête de vocation de jeunes présentant ce type de problèmes? La condition est de rencontrer en même temps chez lui trois autres qualités:
1) Que le jeune soit conscient de la racine de son problème, qui très souvent n’est pas sexuel à l’origine.
2) La seconde condition est que le jeune ressente sa faiblesse comme un corps étranger à sa personnalité, comme quelque chose qu’il ne voudrait pas, qui jure avec son idéal et contre lequel il lutte de toutes ses forces.
3) Enfin, il est important de vérifier si le sujet est en mesure de contrôler cette faiblesse, en vue de la dépasser, soit parce que, de fait, il tombe moins souvent, soit parce que ces inclinations perturbent de moins en moins sa vie (notamment psychique) et lui permettent d’accomplir ses devoirs normaux sans créer de tension excessive ni occuper indûment son attention. (112) Ces trois critères doivent tous êtres présents pour permettre un discernement positif.
e) Enfin, la maturité d’une vocation est déterminée par un élément essentiel qui donne véritablement son sens à tout: l’acte de foi. L’option vocationnelle authentique est de tout point de vue l’expression d’une adhésion de foi, et est d’autant plus authentique qu’elle fait partie et constitue l’épilogue d’un cheminement de formation vers la maturité de la foi. A l’intérieur de la logique qui fait une place au mystère, l’acte de foi représente précisément le point central qui permet de maintenir un équilibre entre les polarités parfois opposées de la vie, éternellement en tension entre la certitude de l’appel et la conscience de son inaptitude, entre la sensation de se perdre et de se trouver, entre la grandeur des aspirations et la pesanteur des limites, entre la grâce et la nature,entre Dieu qui appel et l’homme qui répond. Le jeune authentiquement appelé devrait faire preuve de la solidité de l’acte de foi en parvenant à vivre de manière équilibrée avec ces différents pôles d’attraction.
Source: Vaticano
